1. Une autre façon de “changer” le monde.

Déjeuner.

Nous étions attablés, pris dans une agréable conversation, lorsqu’elle déclama : «Je veux faire quelque chose qui change la vie des gens, qui a un impact.»

Elle le dit avec toute la ferveur de la presque vingtaine, elle qui je me souviens, entamait des études dans le Droit.

Autour de moi, le silence fut bref, de quelques secondes tout au plus. Mais qui y avait-il dans nos esprits, durant ces quelques secondes ? De la fierté provenant de ses parents ? Peut-être une pointe de surprise provenant des amis de cette famille ? Ou, comme ce fut le cas pour moi, une certaine vague douce amère de nostalgie ?


Qui n’a jamais voulu au moins une fois changer le monde ? «Tout le monde veut régner sur le monde» chantait Tears For Fears en 1985. Moi aussi après tout, je voulais un monde meilleur, où les idéaux seraient à la hauteur de mes attentes (bon j’avais 16 ans).

Mais «meilleur» est si vague, et avec le temps, on apprend que «si tu veux changer le monde, commence par faire ton lit» (c’est pas moi qui le dit mais l’Amiral McRaven…)

«Je veux faire quelque chose qui change la vie des gens, qui a un impact.»

Je ne sais plus trop si quelqu’un avait répondu, peut-être que si mais je n’y aurais pas prêté attention. Avec le recul, je pense que j’aurais pu dire quelque chose. Comme à chaque fois, ces moments arrivent trop tard.

Si j’avais un esprit plus aiguisé, j’aurais partagé quelque chose de personnel, de captivant, quelque chose comme : «Tu sais, si tu veux changer le monde, eh bien commence par faire ton lit» (non je plaisante…) oui bon ok je recommence XD

Maman


«Tu sais, je comprends cette envie de faire le bien, de changer la vie des gens. Je crois qu’avec le temps, même si cette envie existe toujours, il y a d’autres façons qui existent.

Je vais te parler de ma mère, avec qui j’ai eu la chance de travailler quelques années, et c’est d’ailleurs ce qui m’a permis de la connaître professionnellement. Elle est coiffeuse, et travaillait dans un petit salon coiffure. Un petit salon qui ne paie pas de mine, mais qui est très humain.

Je me souviens d’un jour où Mme R…, une cliente de longue date, et qui allait accueillir une nouvelle fois, un nouveau petit enfant. Et ma mère, dans son temps libre, a tricoté un joli bonnet pour ce bébé.

Elle a attendu d’avoir coiffé cette dame pour le lui offrir. Je me souviens de son étonnement, et du plaisir simple de recevoir un joli cadeau, qu’elle même serait heureuse d’offrir à son tour, quand elle reverra sa fille, son beau fils, et leur nouveau né…

C’était un beau moment auquel j’assistais, d’amitié et de chaleur humaine.

Des relations comme ça, elle en a créé et entretenu des dizaines, pendant des dizaines d’années.


Quelques minutes plus tard, alors que l’on continuait notre journée, Madame R… est repassée devant le salon. Elle nous a apporté un bouquet de fleur et de sa bonne humeur.

C’était incroyable et en même temps cela n’avait l’air de rien, mais quand je pense à ma génération un peu perdue entre la dépression et l’anxiété, quand je pense à Animal Crossing* qui était devenu une sorte de refuge pour des gens qui recherchaient ce genre d’interaction, moi je le voyais là, juste devant mes yeux, au quotidien. J’étais dans un monde du style Animal Crossing…

Et j’ai envie de croire que changer la vie des gens, ce n’est pas forcément faire de grands gestes aux grandes conséquences. C’est parfois juste être là pour les autres, comme un petit rayon de soleil dans la grisaille d’un jour.

Eh bien, j’espère que tu arriveras au niveau de tes ambitions. Il en faut bien dans une vie après tout. Je voulais juste te partager ce que j’ai appris, que faire de son mieux pour rendre heureux les gens que l’on côtoie au quotidien, c’était déjà très bien.»


Ah, les parents… c’est une histoire qui est si grande. Il y a des souvenirs qui restent, des tristesses, des péripéties, de l’amour, des rires, des pleurs, et toutes ces émotions qui font ce que l’on est aujourd’hui…



Vaste sujet.

Animal Crossing


(Animal Crossing c’est un jeu vidéo réputé pour son côté joyeux, coloré et zen. On y joue un personnage kawaii, dans un village avec d’autres personnages kawaii)

(«Kawaii», ça veut dire mignon, adorable…)